20 avril

Bertrand m’avait envoyé une proposition d’atelier d’écriture en ligne, et je m’y suis bien-sûr précipitée … tard dans la soirée et tôt ce matin, j’ai pris le temps d’écrire un texte et de l’illustrer. Il s’agissait de décrire une foule, en tant que somme d’individus, avec comme « modèle » un poème de Lev Rubinstein, russe contemporain . Le lecteur doit pouvoir comprendre implicitement de quelle sorte de foule il s’agit.

Foule Anne Mauchamp

Voici un homme qui avance sur place, immobile et mouvant ; un soupir immense fait comme une vague sur la place ; il oscille, algue dans le flot, immobile, émouvant.
En voici un autre qui se dit qu’après plus rien ne sera pareil ; c’est un peu con mais il s’en fout ; il est tout vide. En voici un autre qui embrasse une main qui tient un drapeau qui ne flotte pas.
Un autre se dresse sur la pointe des pieds, il scrute le lointain ; il paraît que des célébrités sont venues. C’est futile, il a un peu honte mais il le fait quand même. Il n’en a jamais vu, alors …

Voici une femme. C’est une mère, ça la définit toute entière. Toute sa raison d’être, c’est d’être mère. Elle est terrifiante, louve anodine ; elle se penche sur une poussette et remonte une couverture dans un geste inutile qui justifie son rôle. Son bébé la rassure. En voici une autre qui pense que les métros sont fermés, qu’il faudra rentrer tout à l’heure et que déjà elle a mal aux pieds.
Une autre encore détourne la tête : ça pue la sueur la chèvre l’oignon l’after shave le chagrin, ça pue les autres. Ses narines sont pincées, elles font les pimbêches.
Et une autre qui se répète en boucle comme un mantra : je pourrai dire « j’y étais » …

Voici un homme qui tient l’épaule d’un autre homme qui tient par l’épaule un autre homme puis un autre encore. Ils se sentent français arabes athées musulmans ou juifs, frères, humains, universels. Ça ne durera pas. Le symbolisme au sens large, tout le monde
peut en faire n’importe quoi .
En voici un autre, à peine un homme, très jeune, torse nu et tatouages multicolores, de longs muscles noueux, qui est monté tout en haut de la statue de bronze. Il pose en vainqueur, Frison Roche au sommet de l’Annapurna ; mais lui, il a tous ses orteils.
En voici un autre, qui agite ses petits pieds dans sa poussette. Il a chaud sous sa couverture, mais la main de sa mère le rassure. Et un autre encore qui porte un autocollant « je suis Charlie » sur un tee shirt de grande marque.

Voici une femme, un nœud de vipères lui enserre la poitrine. Son plexus est contracté, boa constrictor de l’angoisse. Son souffle est court mais elle ne court pas. Elle est agoraphobe.
En voici une autre qui se passe une main dans les cheveux. Son bonnet de laine la grattouille. Un frisottis s’échappe sur sa nuque très blanche. Sa petite fille s’ennuie. Elle a le nez à hauteur de fesses. Elle regarde un papier qui vole, ça la distrait un moment. Sa main est moite lovée dans celle de l’adulte. Elle sent que c’est un moment solennel, et la détresse des grands lui fait comme une chape.
En voici une qui a pleuré. Elle a les yeux rouges gonflés opaques de ceux qui n’ont plus de larmes. Elle est bousculée tout doucement par un grand mec à casquette, on a peur de la casser.
Une autre encore soulage ses hanches de son surpoids en se dandinant d’un pied sur l’autre ; elle a l’impression que ses jambes lui rentrent dans le corps. Elle préférerait marcher, dans ce déséquilibre contrôlé, elle aurait l’impression qu’elle avance. Alors elle chante la Marseillaise, seulement le refrain, c’est tout ce qu’elle connaît. En plus, elle ne l’aime pas trop cette chanson. Qu’un sang impur abreuve nos sillons, elle trouve ça incongru ici, déplacé . Elle se demande vaguement ce que casher veut dire, elle n’est pas très sûre.

Voici un homme noir qui tient un bouclier noir au dessus de son uniforme noir. Une goutte de sueur coule sous son casque noir. Il ne bouge pas.
Un autre homme passe à côté et il ne l’insulte pas, il ne lui crache pas dessus, il ne lui lance rien sur la figure, il ne lui lance même pas un regard noir.
Et puis un autre encore qui se recueille et qui tressaille, et qui frissonne. Des flashs zigzaguent dans son cerveau, comme des impulsions électriques, les victimes le sang les sanglots incrédules les familles démembrées le sang la barbarie les passants hébétés les infos en boucle les images le sang les mots abscons la fumée la rage impuissante la colère le sang. Le sang.
Un autre enfin téléphone. Il parle bas, comme dans une église. Son murmure s’ajoute à des millions de murmures, qui s’ajoutent encore et deviennent un cri silencieux si puissant qu’il monte dans l’espace et arrête le temps, pendant une seconde d’éternité.

Anne Mauchamp

Anne Mauchamp dessine de des poésies qu’elle aime

Nathalie envoie tout d’abord 1 message à ses élèves, ses patients, et plus largement à tout et monde en général pour parler calmement et simplement de ce moment et de ce qui va suivre et une chanson de sa composition sur un air que vous reconnaîtrez très certainement.

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