16 avril

Voici un instantané, pris dans un « bar à loups gris », comme l’appelle l’auteur qui souhaite rester anonyme…et qui vit au Creusot. Appelons-la Zoé, elle reviendra dans nos pages très bientôt.

« Bonsoir madame … »

« Deux femmes au bar », tableau de Pablo Picasso (1902). Huile sur toile, 80 x 91,5 cm.

Dans un petit bar de campagne, une petite salle enfumée, un peu sombre, Un groupe de trois musiciens qui jouent et s’éclatent sur scène. Le chanteur hurle dans le micro, parfois murmure, chuchote, parle aux spectateurs, les yeux soudains grand ouverts. Il s’agite, danse avec son micro, il est son micro et sa musique, et chante.
2 musiciens : 1 guitariste d’origine italienne et 1 accordéoniste blond, polonais. Tous habillés de noir. Ils entourent le chanteur, de part et d’autre, l’entourent, le « cadrent », l’accompagnent, le protègent, l’isolent dans son délire dans sa danse avec SA musique et SON micro, dans ce dialogue avec les spectateurs. Il s’agite, mais agite à peine la salle.
De tous ces gens qui le regardent et l’écoutent derrière leur verre de bière, peu réagissent et reprennent parfois un couplet, un refrain, en silence pour eux même, perdus au fond de leurs souvenirs. Le chanteur devient alors chef d’orchestre de cette salle aux instruments si variés que tous ces gens ont en eux.
Il s’agite, virevolte avec micro et sandales aux pieds, s’arrache parfois des cris du fond de la gorge, dégouline de sueur et de larmes, le visage figé dans une douleur muette. Une émotion le traverse et le déchire. En face, spectateurs fascinés, on récupère les morceaux…
Soudain les yeux s’ouvrent, brutal éclair bleu qui éclaire soudain nos nuits intérieures. L’assemblée prend tout en pleine face.
Il y a ce mouvement imperceptible qui se constitue autour de lui, ce cercle qui se forme lentement. Imperceptiblement, on est venu prendre cette énergie. Nous les affamés.
Cet écrin qui se forme autour du « joyau » est prêt à l’étouffer…
Ecrin constitué de gens de toute sorte, des hommes est des femmes du « coin », des habitués (l’usine n’est pas loin) Dans cette assemblée, un « homme poisson » aux yeux globuleux et bleus et au visage lunaire me fixe derrière l’épaule de sa femme. Je me sens comme une extraterrestre dans ce monde. Ca m’étourdit.
Il y a aussi trois anglaises en vacances, venues là retrouver bières de leur pays et chansons françaises. Finalement l’atmosphère est plutôt chaleureuse et je me sens sourire bêtement sous l’effet de la bière. Je dois autant puer l’alcool et le tabac que les autres. Et je me laisse bercer par ce chanteur hurlant, et dévorant..
Mon regard est attiré par un léger éclair au fond de la salle. Un reflet de lumière sur une bague.. puis sur un visage. Carré, encadré de longs cheveux blonds, lèvres serrés, minces, je note une certaine crispation dans ce visage. Une main se lève, glisse dans les cheveux, lentement, les replacent en arrière. L’éclat brille de nouveau sur la main. Une main aux doigts longs et fins, une main d’homme aux doigts de femme ; une main de femme aux doigts d’homme. Je suis fascinée par cette main et je la suis du regard lorsqu’elle se pose avec délicatesse sur le bord de la table. Je vois juste les doigts, comme les pétales d’une fleur ouverte au monde . Elle reste là bien sage, cette main-fleur. Tandis que l’autre saisit le verre de bière pour le porter aux lèvres crispées qui s’entrouvent à peine.
Tout semble tendu dans ce visage pourtant souriant. Alors je regarde les yeux et ce sont eux qui le trahissent. A cette distance, et malgré la pénombre, je note la trace de noir qui souligne le regard , le rimmel mal effacé, mal démaquillé. Ou le trait volontairement discret.
Homme femme ? Transsexuel dans cet endroit perdu ? Au milieu de cette foule trapue..
Il-elle est assis un peu en retrait au fond de la salle, un peu dans l’ombre, un peu dans la lumière. Accompagné d’une jeune femme dont les cheveux gris crépus semblent une perruque-chapeau. Je me demande s’ils sont ensemble … Et ma conscience « normative » ne peut s’empêcher de chercher des signes d’attachement, de complicité, entre eux. J’ai honte…
Je me plais à croire qu’on puisse être surpris partout
« Bonsoir madame », cette trace de rimmel sous votre œil si masculin vous a délicieusement trahi…

« Je ne résiste pas à vous envoyer cette petite animation,

en ces temps de confinement chacun envoie, qui une blaguounette

qui une photo, je fais suivre cet hommage à Ludwig V B »

Ken Jaillot de la traverse de Montcenis

Une réflexion sur “16 avril

  1. Anne 16 avril 2020 / 14 h 23 min

    2 petits moments de plaisir esthétique intense, merci à tous ceux que l’art porte, et qui le partagent.

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